Nanoadditifs : quels sont les avantages recherchés, prouvés ? Pour qui ?

Compte rendu de la séance du 4 octobre 2017

De nombreux nanoadditifs sont ajoutés aux produits de grande consommation : nanosilices dans les pneus, les cosmétiques, les dentifrices, les épices, le lait en poudre ou les soupes… ; nanotitane dans les peintures, les crèmes solaires ou les confiseries, etc. On évoque souvent les risques associés à l’exposition à ces nanomatériaux, mais rarement leurs avantages ou bénéfices. Il est sous-entendu qu’étant mis sur le marché, ces « additifs » – le terme est pratique mais discutable car leur proportion peut varier énormément d’un produit à l’autre –  ont forcément des intérêts. Mais de quels types d’avantages parle-t-on : avantages techniques de fabrication, bénéfices économiques, critères de choix pour les consommateurs (texture, apparence, durabilité, prix…) ?

Lire la suite en version pdf




Produire « nanofree », est-ce bien raisonnable ?

Restitution de la séance du 7 juin 2017

Le 7 juin 2017, le Forum NanoRESP abordait la question de la demande « nanofree », c’est-à-dire de produits dépourvus ou privés intentionnellement de nanomatériaux manufacturés. Dans un contexte d’incertitudes sur les dangers de certaines nanoparticules (voir l’encadré), ce sujet est monté dans l’actualité avec les démarches des Amis de la Terre en Australie, puis d’Agir pour l’environnement en France. Ces ONG ont fait rechercher, dans des produits alimentaires commercialisés, la présence de nanoparticules de silice (SiO2) et de dioxyde de titane (TiO2) provenant de l’utilisation des additifs E551 et E171, respectivement. Leurs révélations sur la présence de nanoparticules manufacturées en proportions élevées dans plusieurs dizaines de produits alimentaires ont conduit des fabricants à retirer ces additifs de certains de leurs produits. Des distributeurs se sont également engagés dans la commercialisation de produits « nanofree » ou font en sorte qu’ils le soient sans le revendiquer.

Contexte réglementaire et situations contradictoires 

La règlementation européenne oblige à étiqueter la présence de nanomatériaux dans les articles biocides, cosmétiques et alimentaires, mais pas dans les autres produits. Or beaucoup de fabricants ne savent pas si leurs denrées contiennent des nanomatériaux, témoignait le 7 juin Nicolas Feltin, chercheur au LNE, le laboratoire qui a effectué les analyses à la demande d’Agir pour l’environnement. Récemment, un fabricant de crème solaire « bio » pour enfants affichant une mention « sans nano » s’est aperçu, sur la base d’une analyse réalisée au LNE, que son produit contenait plus de nanoparticules de TiO2 que les crèmes concurrentes « non bio » ! De même, Simone Sitbon, de l’Union nationale des associations familiales (UNAF), signalait que des fabricants d’emballages affirmaient tous, en réponse à une enquête, qu’ils n’utilisaient pas de nanomatériaux alors que l’Anses et la DGCCRF ont confirmé l’usage de nanomatériaux de type nanoargent dans les emballages alimentaires.

Les risques du TiO2
Des travaux menés par l’équipe d’Eric Houdeau, de l’Inra de Toulouse (intervenu dans la séance NanoRESP du 14 octobre 2015), ont mis en évidence chez l’animal une activité inflammatoire du TiO2 nanométrique au niveau intestinal, potentiellement cancérigène. Alors que l’Agence européenne de sécurité alimentaire (Efsa) a conclu, dans sa dernière réévaluation parue en 2016 sur la base des études scientifiques publiées, à l’absence de toxicité du E171, l’Agence française de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a entamé une évaluation du travail de l’Inra. Parallèlement, le comité d’évaluation des risques de l’Agence européenne des substances chimiques (ECHA) a conclu que le dioxyde de titane doit être classé parmi les substances suspectées d’être cancérigènes pour l’homme (catégorie 2 de la classification harmonisée européenne), mais pour les expositions par inhalation, non par ingestion.

Quelles motivations au « nanofree » ?

Existe-il une demande sociale de produits nanofree ? Pour Franck Aubry, responsable qualité et développement durable chez Agromousquetaires – le pôle de production agroalimentaire du groupement Les Mousquetaires, à côté d’enseignes de distribution telles que Intermarché –, les consommateurs veulent qu’on lève les doutes sur les éventuels dangers, si doutes il y a, pas forcément que l’on supprime les nanomatériaux des produits. Les questions directes des consommateurs sur la présence de « nanos » sont rares, ce qu’a aussi relevé de son côté Steve Abella, responsable de la sécurité chimique chez Décathlon, qui a constaté qu’elles restent focalisées sur l’alimentaire et les cosmétiques, et exceptionnelles pour les autres types de produits, y compris les vêtements. Les questions proviennent essentiellement des ONG et de journalistes. Indirectement, des entreprises peuvent demander à leurs fournisseurs du « sans nano » pour pouvoir bénéficier d’un label environnemental, a précisé Caroline Petigny, de BASF.

Cependant, les risques émergents sont devenus de sujets médiatisés à la télévision et sur les réseaux sociaux, avec une réactivité énorme, remarquait F. Aubry. Quelques produits distribués par Intermarché ont été listés par Agir pour l’environnement. Les distributeurs, directement pris à partie par les ONG – on l’a vu dans le cas des Mousquetaires à propos de la pêche en eaux profondes – sont désireux de rassurer les consommateurs. Or force est de constater que le dioxyde de titane, s’il est utilisé depuis 30 ans comme colorant blanc dans l’alimentation et la pharmacie et s’il est l’un des additifs le plus surveillés historiquement, est regardé d’un autre œil depuis quelque temps, d’autant que ses modes de fabrication ont évolué, remarquait F. Aubry.

Problème : les distributeurs ne savent pas comment étiqueter le TiO2 sur leurs produits. Pour le caractériser comme [nano], il faudrait être sûr que l’additif contient des nanoparticules. La tâche est complexe. « Un distributeur comme Intermarché a l’obligation de demander à son fournisseur de déclarer l’utilisation d’’additif E171 pour l’étiqueter nano, expliquait F. Aubry. Or si le fournisseur ne répond pas, le distributeur sera taxé de non-transparence alors qu’il n’a tout simplement pas la réponse à la question. »

Peut-on alors faire l’interprétation suivante ? Si une substance chimique se retrouve dans un produit de façon non intentionnelle – ce peut être le cas de nanoparticules formées par dissociation d’agglomérats – il est impossible de qualifier sa présence a priori. Si elle y est mise intentionnellement, le fournisseur doit être capable de déterminer si la dose acceptable ou légale est respectée à l’aide d’un arsenal de contrôle économiquement supportable.

Parfois, complète S. Abella, la fiabilité de l’information transmise n’est pas au rendez-vous malgré la bonne foi des fournisseurs ou des fabricants. En résumé, a plaidé F. Aubry, les consommateurs et les ONG doivent accepter que la filière agroalimentaire prenne le temps de qualifier correctement la présence éventuelle de nanoparticules, de mettre en place des « plans de maîtrise ».

Prendre en compte les agglomérats ?

L’idée d’une prise en charge du problème par les filières, plutôt que par des entreprises laissées seules face à leurs responsabilités, sonne juste. Mais qu’en est-il pour la silice amorphe, l’autre additif incriminé récemment ?

Elisabeth Daufresne, responsable business chez Evonik, un des leaders mondiaux de la fabrication de silice, a expliqué que les additifs E551 sont constitués non de nanoparticules isolées mais d’agglomérats et que leurs procédés de fabrication n’ont pas changé depuis des décennies. Des publications précisent par ailleurs que les agglomérats de silice sont les garants de l’efficacité anti-mottante de l’additif. Ils sont eux-mêmes formés d’agrégats, des assemblages de particules qui ne peuvent être désolidarisés en particules plus petites (particules dites primaires). Ils ne devraient donc pas être considérés comme des nanomatériaux. Cet argument est toutefois contesté car la règlementation européenne sur les nanomatériaux intègre les formes agglomérées.

Clarifions un peu : la recommandation de la Commission européenne de 2011, la plus souvent utilisée comme définition, indique qu’« un nanomatériau est un matériau naturel, formé accidentellement ou manufacturé contenant des particules libres, sous forme d’agrégat ou sous forme d’agglomérat, dont au moins 50 % des particules, dans la répartition numérique par taille, présentent une ou plusieurs dimensions externes se situant entre 1 nm et 100 nm ». Elle ajoute : « Dans  des  cas   spécifiques,   lorsque   cela   se   justifie    pour   des   raisons   tenant   à   la   protection   de   l’environnement, à la santé publique, à la sécurité ou à la compétitivité, le seuil de 50 % fixé pour la répartition numérique par taille peut être remplacé par un seuil compris entre 1 % et 50 %. » Toute la question est donc de savoir quels sont ces cas spécifiques. La silice semble moins concernée que le dioxyde de titane du point de vue de la toxicité. Cependant, le règlement INCO de 2011 (information  des  consommateurs  sur  les  denrées  alimentaires) a édicté que peuvent être considérées comme nanomatériaux « des  structures,  des  agglomérats  ou  des  agrégats  qui  peuvent  avoir  une  taille  supérieure à 100 nm mais qui conservent des propriétés typiques de la nanoéchelle ». Une considération reprise dans le règlement « Novel Food », qui s’appliquera au 1er janvier 2018. Ces « propriétés typiques » intègrent-elles d’éventuels effets de la silice qui seraient observés au niveau digestif ? Dans l’ignorance, on devrait considérer les agglomérats utilisés dans l’alimentation comme des nanomatériaux et les étiqueter comme tels, estimait N. Feltin.

S’interroger sur l’utilité

Pour Vincent Perrot, de la CLCV, la demande d’information du consommateur sur la composition des produits ne relève pas seulement de  préoccupations de santé, mais aussi d’arguments plus politiques comme on l’a vu dans le cas des OGM. Ambroise Pascal, polytechnicien, posait également la question du besoin des additifs du point de vue des consommateurs, ce qui renvoie à la conception même des produits. « Pourquoi déploie-t-on des trésors d’intelligence et d’argent pour ajouter des choses qui finalement peuvent être retirées du jour au lendemain ? » On se rend compte que l’on questionne ici les standards de qualité (avoir des produits bien blancs, un sel fin qui ne forme pas de mottes, par exemple) dont la nécessité peut être perçue différemment le long de la chaîne de fabrication et de distribution. A quoi répond le recours aux additifs, sachant qu’ils représentent un coût financier pour le fabricant et peut-être un coût sanitaire voire environnemental ? A une « qualité produit » indispensable aux consommateurs ? Ou sert-il parfois d’argument marketing ? Inversement, si l’on décide de se passer d’un ingrédient nano, par quoi peut-on le remplacer sans risque et sans surcoût ? Et comment être sûr que toute trace de nanoparticules a disparu ? La question évoque les travaux des années 1990 sur le « sans OGM » qui ont montré que l’objectif est impossible à tenir par suite des contaminations entre champs voisins.

Peut-on garantir le « sans nano » ?

Pour être « avec nano », un produit doit incorporer un nanomatériau. Celui est synthétisé selon la forme souhaitée, puis intégré dans le produit fabriqué. Il faut alors s’assurer de la conservation de ses propriétés dans l’article commercialisé. Comment s’y prend-on ?

Jean-François Hochepied, chimiste et enseignant-chercheur à MinesParisTech a décrit les grandes voies de synthèse de particules et de matériaux nanostructurés par précipitation de substances chimiques en solution ou des techniques de « spray drying ». Ces méthodes sont assez peu coûteuses et faciles à adapter à une  production industrielle. Elles permettent de contrôler relativement la taille et la morphologie des particules dans une gamme de plusieurs échelles (particules dites multi-échelles) avec des applications variées, dans le domaine de l’énergie par exemple (batteries, piles à combustibles). Pour cela, diverses stratégies font varier les paramètres physico-chimiques (nature des réactifs et solvants, pH, additifs, température…) qui vont jouer sur la précipitation des substances en nanoparticules et finalement sur leurs propriétés d’usage. La silice est ainsi produite soit par précipitation de silicates en solution aqueuse, qui donne des petites nanoparticules de formes irrégulières, soit par le procédé Ströber dans l’alcool, à l’origine de particules parfaitement sphériques de tailles contrôlables (de 50 nm à plusieurs microns).

Dans les grandes lignes, l’étape suivante consiste à produire les nanoparticules ou les matériaux nanostructurés selon une formulation commerciale adéquate, une poudre par exemple dans le cas des additifs – formée plus ou moins d’agglomérats du fait des interactions des nanoparticules entre elles –, qui permettra au fabricant de les intégrer dans ses produits. Puis, en principe, il faudra vérifier que les propriétés d’usage du nanomatériau sont conservées dans le produit prêt à être commercialisé. A ce niveau, les propriétés de surface peuvent varier selon les formes du nanomatériau. Ainsi, a rappelé N. Feltin, il existe non pas un dioxyde de titane alimentaire (E171) mais une bonne vingtaine avec des propriétés de surface très différentes. De ce fait, les comportements des particules peuvent varier dans l’organisme si elles se retrouvent désolidarisées de leur matrice d’origine, par exemple sous l’action de la digestion.

En pratique, pour caractériser la présence ou l’absence de nanoparticules dans un produit, on doit extraire de la matrice constituant le produit les particules de toutes tailles qui y sont intégrées pour les mettre en suspension dans un liquide et les recueillir par centrifugation sous forme d’un échantillon analysable. Les chercheurs ont mis au point des méthodes d’extraction adaptées aux différents types de produits, y compris à des formes élastiques telles que le chewing-gum. Pour l’observation en microscopie électronique il faut ensuite sécher l’échantillon sous vide.

Les méthodes de mesure des particules présentes dans l’échantillon appartiennent à deux grandes familles : les mesures directes et indirectes. La microscopie électronique à balayage ou à transmission combinée à la microscopie à force atomique permettent, une fois étalonnées, de mesurer directement les tailles des particules en trois dimensions. Inconvénient : l’observation laisse de côté une bonne partie de l’échantillon, ce qui rend la quantification globale imprécise (ce que l’on appelle la distribution des tailles de l’échantillon). Les méthodes indirectes de type spectrométrie de masse sont moins coûteuses mais moins adaptées à l’analyse de matrices complexes. Elles profitent de principes physiques comme la diffusion dynamique de la lumière (DLS) pour en revenir progressivement aux caractéristiques de taille des particules. Avantage : la mesure est représentative de l’ensemble de l’échantillon ; inconvénient : la taille des particules n’est pas observée dans ses trois dimensions.

Il faut enfin rappeler que cette caractérisation dimensionnelle n’est en principe que la première étape d’une caractérisation plus complète des particules qui vise à identifier également leur morphologie, le type de structure cristalline (deux principales par  exemple pour le dioxyde de titane), leur surface spécifique, leur chimie de surface ou encore leur capacité à se disperser, entre autres paramètres.

Les stratégies des entreprises 

Malgré le perfectionnement de ces méthodes de mesure, il est actuellement impossible de garantir, à partir de l’analyse d’échantillons, qu’un produit ne contient pas de nanoparticules manufacturées, ont affirmé J.-F. Hochepied et N. Feltin. Si le sans nano est une volonté de l’industriel il doit être organisé par une surveillance constante de la chaîne d’approvisionnement et de de la chaîne de production.

C’est d’ailleurs ce que S. Abella a détaillé à propos de Décathlon. L’entreprise, qui conçoit ses propres produits et distribue aussi des marques internationales, a fait le choix du « sans nano » sans le revendiquer ouvertement. Ainsi les produits textiles auxquels on greffe du nanoargent comme antibactérien (anti-odeurs) n’ont pas été retenus pour les futurs développements: compte tenu du surcoût de 20 centimes par paire de chaussettes, répercuté sur le prix, et de la batterie de tests qui ont montré que 95% du traitement était éliminé au premier lavage, le choix de commercialiser ce type de textiles lui est apparu aberrant car il n’apporte aucun bénéfice net à l’utilisateur, expliquait S. Abella. Même choix pour les articles de sport comme les vélos ou les raquettes de tennis pour lesquels Décathlon n’utilise pas de nanotubes de carbone, bien trop chers pour être accessibles au plus grand nombre…

Plus généralement, Décathlon refuse l’usage intentionnel de nanoparticules pour l’ensemble de ses produits fabriqués à travers le monde. Pour cela, l’entreprise a mis en place un réseau de bureaux locaux qui travaillent de près et « en confiance » avec les fournisseurs dans 23  pays. Cela dit, les vérifications ne sont pas possibles à 100 %, du fait d’un manque de fiabilité dans l’information fournie par les fournisseurs, et du manque de formation des fournisseurs sur le sujet des nanos. D’où l’importance de ne pas revendiquer un « sans nano » qui ne peut être absolu. La maîtrise de la « supply chain », sa montée en compétence, la confiance entre les partenaires industriels, la fiabilité et la transparence de l’information semblent des points incontournables pour gérer sereinement ce sujet.

De son côté, explique F. Aubry, Agromousquetaires s’efforce d’anticiper la réglementation en se démarquant par des choix limitant les expositions potentielles à des substances chimiques, au besoin en substituant certaines substances par d’autres. On comprend qu’il s’agit toujours de résoudre des dilemmes entre contraintes de fabrication, qualité des produits, attractivité des prix et maîtrise des risques pour la santé et l’environnement. Mais le consommateur y voit-il plus clair ? Pour les produits solaires, étant donné que certains filtres organiques sont des perturbateurs endocriniens, éviter le nanotitane en le remplaçant par de tels filtres revient à transférer la responsabilité du choix sur le consommateur : s’il est bien informé, il évitera les filtres néfastes ; s’il ne l’est pas, il risque d’être exposé à ces perturbateurs. Le choix peut être aussi transféré sur l’aspect esthétique du produit. Caroline Legay, de Léa Nature, précise que le TiO2 est interdit dans les produits bio sous forme nanométrique, de même que les filtres perturbateurs endocriniens. « Il faut éviter et la peste et le choléra, estime-t-elle, mais l’élimination du TiO2 nanométrique conduit à des produits moins stables et blanchâtres. »

Quels critères de durabilité ?

Finalement, s’il faut intégrer les exigences qui concernent la santé, l’environnement, la dimension locale des produits, l’économie et les emplois à préserver, il importe aussi de faire la part des choses : la demande plus ou moins formulée de « sans nano » dans la société rappelle, en miroir, la demande du « avec nano », qui s’appuie sur des propriétés bien réelles et socialement utiles de certains nanomatériaux, dans les domaines de l’énergie et de la santé notamment. Comment trouver le juste équilibre ?

Sans doute pas en affrontant seul ces questions, mais vraisemblablement en travaillant en mode collégial, avec des parties prenantes diverses. Car il s’agit souvent de s’entendre sur l’intérêt des propriétés apportées par les additifs. Un travail constructif serait de coopérer afin d’identifier les situations où l’ajout de nano est pertinente et vaut la peine.

On questionne souvent la notion d’intentionnalité… Au final, il s’agit de savoir qui est gagnant quand des nanoparticules sont ajoutées ; et de vérifier qu’il n’y a pas de perdants, c’est-à-dire des consommateurs ou intermédiaires qui subiraient des effets négatifs de ces ajouts nanométriques…




L’innovation responsable en nanotechnologies : expériences et recherches d’un intérêt général

Restitution de la séance du 19 avril 2017

Les nanomatériaux se diffusent à grand train dans les produits de la vie courante, et la question demeure : comment savoir si « la fonction nano en vaut la chandelle » ? Le 19 avril dernier, lors du forum NanoRESP « Partages d’expériences et innovation responsable – Quelles peuvent être les pratiques inclusives efficaces ? », Emeric Fréjafon, de l’Ineris, a reposé cette question centrale pour l’innovation en nanotechnologies. Vous êtes un porteur de projet soucieux de proposer de nouvelles propriétés apportées par un nanomatériau, ou un représentant d’un organisme de soutien à l’innovation. Comment s’assurer  que les risques sont connus et maîtrisés sur l’ensemble du cycle de vie, mais également comment s’assurer que les bénéfices de l’innovation, qui peuvent être par exemple technologiques ou économiques, soient suffisants pour compenser les éventuels coûts, qui peuvent être par exemple sociétaux, sanitaires ou écologiques ?

Cette question est au cœur de la démarche d’innovation responsable, qui vise à intégrer tous les effets potentiels d’un produit dans sa conception et sa fabrication afin de minimiser, si possible de supprimer ceux qui sont néfastes à la santé et à l’environnement. Dans le monde politique, l’innovation est un mot passe-partout assimilé au progrès socio-économique, un mouvement créatif porté par les entreprises et synonyme de croissance. Mais la question des indicateurs qui permettent de caractériser une innovation donnée quant à ses bienfaits et à ses risques sociaux y est rarement posée de manière transparente.

Or dans la réalité, l’innovateur, quel qu’il soit, ne peut plus, aujourd’hui, se défausser de ses responsabilités sociales. Dans le secteur des nanomatériaux, il se trouve face à un énorme défi, rappelait E. Fréjafon : il doit bien connaître son nanomatériau et ses propriétés physico-chimiques mais également ses dangers physiques et toxicologiques, décrire les situations d’expositions des travailleurs de la population et de l’environnement, évaluer le potentiel émissif du produit innovant durant son cycle de vie et notamment en usage ou lors de son vieillissement (par exemple sous sollicitations mécaniques, chimiques et environnementales). Il doit aussi évaluer ses capacités de recyclage, pouvoir estimer les risques de l’innovation, puis pouvoir proposer des moyens de gérer ces risques. S’il veut réussir, il doit aussi évaluer les coûts et les bénéfices de son innovation comparativement à d’autres solutions techniques. Dans l’idéal, ajoutait E. Fréjafon, cela reviendrait à pouvoir objectiver l’intérêt collectif de son innovation.

Bref, la tâche est immense. Des projets européens tentent de proposer aux innovateurs des outils d’assistance qui peuvent les aider à orienter leurs projets. Plusieurs se situent dans la mouvance du « safe by design ». Le problème est que les recommandations de ces projets ne sont guère rendues accessibles, faute d’une « traduction » concrète apte à être appropriée par les innovateurs. Aussi, l’Ineris coordonne actuellement deux projets européens, NanoReg2 (www.nanoreg2.eu) et EC4SafeNano (www.ec4safenano.eu). L’un des objectifs de NanoReg2 est notamment de mettre en application les approches safe by design et leurs outils de caractérisation des dangers et d’analyse des risques, dans plusieurs cas d’études industriels. Quant à EC4SafeNano, il vise à construire une structure dotée d’une gouvernance qui puisse permettre de construire et d’harmoniser une expertise de routine à partir de l’état des connaissances scientifiques et techniques en nanosécurité.

Implication de l’Ineris dans des projets européens consacrés à la gestion des risques des nanomatériaux
(Crédit : Emeric Fréjafon, Ineris)

Un autre type d’analyse susceptible d’orienter les innovateurs et les décisionnaires est l’analyse coût-bénéfice (ACB). Largement utilisée dans les pays anglo-saxons et scandinaves, l’ACB l’est peu en Europe continentale, sauf dans les transports pour des analyses d’impact réglementaire. Il s’agit d’une méthode permettant de comparer différentes décisions portant sur un projet en chiffrant leurs bénéfices sociaux (amélioration du bien-être, réduction de la mortalité, développement des emplois, etc.) et leurs coûts sociaux. La décision qui maximise le bénéfice net pour la société (bénéfice – coûts) doit être privilégiée.

La valeur du nanoargent

Pour pouvoir réaliser une comparaison, la méthode attribue une même unité de mesure, à savoir une valeur monétaire à ces différents critères, expliquait le 19 avril Eric Marsden, de la Fondation pour une Culture de Sécurité Industrielle (FonCSI), une fondation de recherche d’intérêt général créée en 2005 et financée à parts égales par l’État et par des industriels (Total, Edf, Engie, Sncf). Cette méthode peut se heurter à des conceptions très différentes de la gestion des risques chez les décisionnaires. Ainsi, E. Marsden a raconté comment l’administration avait imposé un scénario d’évolution d’un site d’importation de GPL en Bretagne en imposant la mise en œuvre d’une doctrine nationale, alors qu’une ACB avait conclu que le bénéfice social net de cette dépense était largement négatif (davantage de vies auraient pu être épargnées en allouant la dépense à la réduction d’autres catégories de risques). Forcément, notait d’emblée E. Marsden, l’évaluation monétaire d’un bénéfice social, ou celle d’un décès évité, prête à controverse. L’idée de base est alors de considérer que c’est le consentement des individus à payer pour un bénéfice qui caractérise la valeur de celui-ci.

Autre cas, E. Marsden et ses collègues ont appliqué l’ACB à la décision d’un ménage moyen d’acheter un réfrigérateur doté d’un revêtement à nanoparticules d’argent bactéricides. Sachant que les intoxications alimentaires dues à des contaminations bactériennes ont un coût sanitaire, le bénéfice social de cet achat peut être assimilé au consentement du ménage à payer pour éviter ces intoxications, en comparaison d’un ménage qui choisit un réfrigérateur « standard ». Pour monétiser ce bien-être social, il faut alors calculer la valeur d’une réduction des infections dues aux principales bactéries en cause dans ces intoxications. De l’autre côté, les dépenses comprennent le surcoût lié à l’achat d’un frigo à nanoargent, le coût de la toxicité humaine potentielle des nanoparticules d’argent, et celui des expositions des travailleurs du secteur électroménager et de l’environnement. Estimations faites, le bénéfice net annuel par foyer du frigo à nanoargent est apparu négatif. Bien que l’étude reste entachée de nombreuses incertitudes, l’ACB montre une voie à suivre pour les décideurs en chiffrant de façon transparente les impacts estimés d’une décision et en les appuyant sur les meilleures connaissances disponibles, estimait E. Marsden.

Faire du business, mais intelligemment

Bien sûr, sauter le pas de l’innovation responsable est compliqué pour les entreprises, surtout les petites et dans des secteurs où les incertitudes scientifiques sont nombreuses et la perception du public pleine d’interrogations, voire de méfiance, comme la chimie et les nanotechnologies.

Pour Jacques Kheliff,  ancien directeur du développement durable du groupe Solvay, c’est un combat permanent qui tient d’abord à une question de confiance, à certains hommes qui croient que le développement durable a une vraie valeur. « J’ai convaincu mes collègues de Rhodia de s’engager dans le développement durable en leur expliquant qu’il ne représentait pas la fin du business, mais au contraire des opportunités, racontait-il le 19 avril. Mais beaucoup considéraient que la situation économique difficile de l’entreprise ne permettait pas de perdre du temps dans du développement durable. Par chance, le PDG de l’époque a cru dans cette nouvelle démarche. »  Un PDG remarquable (Jean-Pierre Clamdieu) pour qui «  les métiers de la chimie appelaient des réglementations à la mesure de leurs risques », s’est remémoré J. Kheliff, citant entre autres le Règlement REACh, soutenu par Rhodia. La catastrophe d’AZF (21 septembre 2001) avait rappelé que les populations n’acceptaient pas aveuglement de côtoyer le risque chimique, et qu’il fallait être reconnu comme doté d’un solide sens des responsabilités industrielles pour être reconnus par elles. « De la responsabilité dans l’exercice de notre métier de chimiste dépend notre licence d’opérer », a-t-il affirmé.

En pratique, en 2003, Kheliff et sa petite équipe ont commencé à construire avec une soixantaine de managers de Rhodia un outil référentiel de responsabilités par parties prenantes, « Rhodia Way », qui permettait de définir les ambitions de responsabilités pour chacune d’elles, les bonnes pratiques devant servir ces ambitions, classées sur quatre niveaux de performance. Cet outil de développement durable, officiellement lancé en 2007, se révélera très efficace pour développer la culture de responsabilité soutenable et sera un des arguments qui présidera au rachat de Rhodia par Solvay en septembre 2011. Petit à petit, les chercheurs et ingénieurs de Rhodia, pour lesquels les matériaux nanostructurés fabriqués par l’entreprise n’étaient pas concernés par les « peurs irrationnelles » s’opposant aux nanotechnologies, en sont venus à admettre qu’une entreprise responsable se doit de prendre en compte ces peurs et d’y répondre. Au-delà des produits nanostructurés, l’entrée chez Solvay a permis de bénéficier d’un outil remarquable conçu par le groupe, le « Sustainable Portfolio Management » (SPM), qui permet  d’analyser chaque produit selon son profil de durabilité et de proposer des améliorations.

Finalement, notait J. Kheliff « si le développement durable est un déséquilibre permanent, une tension constante entre des logiques financières, environnementales et sociales qui ont chacune leur légitimité, c’est cette mise en tension, en dialogue, qui en vient à pousser chacun à considérer légitime la logique de l’autre ». Reste que le grand public, qui achète les produits est exclu de ces logiques d’innovation responsable. Pas étonnant que l’acceptabilité soit un « gros mot » utilisé par les innovateurs eux-mêmes et les analystes de l’innovation.

La discussion qui a suivi le forum du 19 avril (résumée sur la carte mentale ci-dessus) montrait bien la difficulté à connecter les différents segments de la « chaîne de valeur », dans les nanotechnologies mais aussi pour tous les domaines à portée industrielle, alors que l’on est dans une « crise de confiance ». Entre la science productrice de connaissances où l’incertitude prévaut, l’innovation amont aux prises avec des enjeux règlementaires et de rentabilité et où la question du risque tend à être repoussée aux marges, et les usages d’aval où le risque resurgit de plein fouet faute d’informations clairement transmises, où est le terrain de rencontre ?

Est-ce à dire que c’est seulement lorsque l’innovation intègrera dès le départ les usages responsables, grâce à des démarches inventives (safe by design et autres), qu’elle pourra elle-même être considérée comme telle ?

 




Vidéo du colloque du 10 mars 2017, à Lille

Journée Productions, Activités et Usages des Nanotechnologies :
Les Conditions de la Confiance,
10 mars 2017, à Lille

Réalisation : Sébastien Gestière




Panorama NanoRESP

Ce panorama présente le retour d’expérience de trois années de fonctionnement du Forum NanoRESP (2013-2016).

Téléchargement du pdf (1,5 Mo)




NanoLille – Productions, activités et usages des « nanos » :
les conditions de la confiance

Présentation




Comment évaluer la toxicité des nanomatériaux ? Approches, méthodes, perspectives

Compte rendu du forum du 13 octobre 2016

Téléchargez le compte rendu (pdf)

Caractériser les effets cellulaires et tissulaires des nanomatériaux
Jérémie Pourchez, Responsable du département « Biomatériaux et Particules Inhalées », INSERM U1059, École Nationale Supérieure des Mines de Saint-Etienne
Comment mesurer la toxicité génétique ?
Sylvie Chevillard, CEA, Institut de recherche en radiobiologie cellulaire et moléculaire (IRCM), Fontenay-aux-Roses
Évaluer le devenir des nanoparticules dans les écosystèmes
Marc Benedetti, Institut de physique du globe de Paris (IPGP – Sorbonne Paris Cité – CNRS), équipe Géochimie des eaux
Discutant : Daniel Bernard, CEA, Plate-forme NanoSécurité, Président de la Commission AFNOR X457 Nanotechnologies




Nanomatériaux dans l’automobile : quels avantages, quelles promesses, quelles incertitudes ?

Compte rendu du forum du 30 mai 2016

Téléchargez le compte rendu (version pdf, 2,5 Mo)

Avec :
Emeric FRÉJAFON, Institut national de l’environnement industriel et des risques
(INERIS)
Quelles sont les applications des nanomatériaux dans l’automobile ?

Jean-François PERRIN, directeur général, Nanomakers
Batteries, structures aluminium, joints : les nouvelles applications des nanopoudres de silicium

Laurent KOSBACH, CEO, Nanocyl S.A.
Applications commerciales et futures des nanotubes de carbone dans l’automobile

Francis PETERS, consultant, ancien responsable Monde des Projets Matériaux et
Matières Premières, Michelin
Pneumatiques et nanomatériaux

Christophe BRESSOT, INERIS
Pavements routiers (nano) dans l’automobile : quels avantages, quelles promesses, quelles incertitudes




Autonettoyage, épuration de l’eau et de l’air… Les nanomatériaux photoactifs sont-ils performants ?

Compte rendu du forum NanoRESP du 17 mars 2016

Téléchargez le CR (version pdf)

Avec :

Christophe COLBEAU-JUSTIN, professeur à l’Université Paris-Sud, Laboratoire de Chimie Physique, directeur de l’école doctorale « Sciences chimiques : molécules, matériaux, instrumentation et biosystèmes » de l’Université Paris-Saclay

  • Les nanomatériaux photoactifs

Benoit GUILLET, Directeur général de Newcoat

  • La protection active du bâtiment par photocatalyse

Pascal KALUZNY, Président du Comité technique photocatalyse (TC 386) du Comité Européen de Normalisation (CEN) et Président de TERA Environnement

  • Cadres réglementaires : méthodes d’évaluation et normes en élaboration

Christophe ZING, conseiller technique et règlementaire du groupe Cristal

  • La vision d’un producteur de nano-titane



Déclaration sur les déchets contenant des nanomatériaux

Le 13 avril 2016, plusieurs ONG et instituts de recherche ont signé une déclaration sur les déchets contenant des nanomatériaux.

Ils écrivent notamment : « Les politiques de gestions et les règlementations se doivent d’adopter une approche basée sur le principe de précaution et avoir pour objectif de réduire au minimum l’exposition humaine et environnementale aux déchets contenant des nanomatériaux manufacturés. »

Version anglaise




Suivi Twitter